26.06.2009

Iran: une révolte étouffée, et après?

manif iran.jpgLa menace d’une répression « décisive » semble avoir eu raison de la révolte lancée, après les fraudes qui ont permis à Mahmoud Ahmadinejad d’être réélu président de la République islamique d’Iran, il a dix jours.

Il ne pouvait guère en être autrement. Le mouvement de fronde n’était pas organisé. Il n’avait pas de leader. Et peu de relais en province.

Même si certains slogans scandés par les manifestants, tels –Allah Akbar (Dieu est grand), rappelaient les heures pré révolutionnaires de 1978, avant la chute du Shah, on est encore loin d’une nouvelle révolution, qui aurait balayé le régime des mollahs. Peu d’Iraniens d’ailleurs souhaitent une seconde révolution, aux lendemains brutaux.

Cela étant, rien ne sera plus tout à fait comme avant. Un coin a été enfoncé. Le régime a montré au grand jour ses profondes fractures au sommet de l’Etat. En plongeant dans la mêlée pour secourir Ahmadinejad, le guide suprême l’ayatollah Ali Khameneï se retrouve fragilisé.

A court terme, le scénario le plus probable est celui d’un durcissement suivi d’une bunkérisation du pouvoir. Pour mâter les ultimes vélléités de changement, l’appareil sécuritaire – Gardiens de la révolution, bassidjs, police etc…- va poursuivre les arrestations d’agitateurs.

Le régime s’étant fissuré, ses piliers, dans le même temps, devraient décider d’une trève pour mettre entre parenthèses leurs querelles, aussi bien personnelles qu’idéologiques. On pense bien sûr à Ali Akbar Rafsandjani, l’une des personnes les plus influentes en Iran, qui aurait bien voulu profiter de la crise pour affaiblir durablement Ali Khameneï, dont il brigue la succession.

On pense également à Mir Hossein Moussavi, le candidat malheureux, qui cherchera certainement à négocier une place au gouvernement pour certains de ses partisans. Mais le camp Ahmadinelad consentira-t-il à accéder aux demandes des « vaincus ».

Ce prochain gouvernement sera investi fin juillet début aout par le Parlement. Une guérilla des députés n’est alors pas à exclure. S’ensuivra une sorte de trève imposée par l’été et le ramadan.

Mais dès la rentrée, la situation pourrait de nouveau se tendre à Téhéran. Après le discours de Barack Obama devant l’Assemblée générale des Nations unies fin septembre, le monde entrera dans un dangereux compte-à-rebours.

Déjà, Israël cherche à profiter de « l’escroquerie électorale » iranienne pour que ses alliés occidentaux renforcent leurs pressions contre le régime de Téhéran, accusé de vouloir se doter de l'arme atomique à des fins militaires. 

Peut-on imaginer un début de négociations sérieuses entre l'Iran et l’administration Obama à l’automne ? Si rien n’est jamais exclu, pareille hypothèse paraît aujourd’hui peu réaliste. Dans ces conditions, la fenêtre d’opportunité pourrait se refermer d’ici la fin de l’année, date-butoir que s’est fixée Obama pour juger du « sérieux » de Téhéran pour répondre ou non à sa main tendue.

Après les émeutes que vient de vivre Téhéran, les conséquences de frappes occidentales contre les installations nucléaires iraniennes ont changé. Certes, dans un premier temps, une bonne partie de la population, sévèrement contrôlée alors par les Gardiens de la révolution, resterait solidaire d’un pouvoir attaqué. Mais il n’est pas sûr que ce lien, même alimenté par un nationalisme de ressentiment contre "l'ennemi agresseur", tienne bien longtemps.

Les Iraniens ont vu en Moussavi une carte pour le changement. Cette carte, pour l’instant, n’a pas été payante. Mais leur colère est loin d’être apaisée. Demain, ils pourraient saisir l’opportunité d’une action militaire contre un régime, qui risque d’ici-là de s’enfoncer dans l’autisme, pour redescendre dans la rue.

17.06.2009

Iran : la Russie et la Chine soutiennent Ahmadinejad

La prudence du président américain provoque un débat aux Etats-Unis Nicolas Sarkozy dénonce " l'ampleur de la fraude " électorale





 

Fortement contesté dans la rue depuis la tenue de l'élection présidentielle du 12 juin, qui vaut à Téhéran des accusations de fraude mettant en jeu la légitimité même du régime, Mahmoud Ahmadinejad compte ses soutiens à l'extérieur comme à l'intérieur du pays.

A l'étranger, les réactions aux troubles politiques en Iran sont très contrastées. Elles reflètent un découpage que le président iranien s'était lui-même attaché à conforter ces quatre dernières années, en nouant pour l'Iran des alliances et des rapprochements économico-politiques avec des pays contestant un ordre mondial dominé par l'Occident et les valeurs qu'il professe.

Alors que, face à la montée des protestations intérieures en Iran, les pays occidentaux ont mis l'accent, ces derniers jours, à des degrés divers, sur l'idée d'une manipulation électorale d'ampleur en Iran, M. Ahmadinejad a recherché et obtenu l'appui de Moscou et de Pékin à sa réélection. Mardi 16 juin, alors que son pays continuait de traverser une secousse politique inédite depuis la révolution de 1979, le président iranien s'est rendu en Russie.

Pendant que dans son pays les manifestations et des scènes de violence se poursuivaient, Mahmoud Ahmadinejad a choisi d'assister à Ekaterinbourg, dans l'Oural, au sommet de l'Organisation de la coopération de Shanghaï (OCS), qui regroupe la Russie, la Chine, et quatre Républiques d'Asie centrale.

" L'ère des empires est terminée et elle ne reviendra pas ", a-t-il déclaré à la tribune du sommet, auquel assistaient les présidents russe et chinois, Dmitri Medvedev et Hu Jintao. Les chefs d'Etat de l'OCS ont adressé leurs félicitations au président iranien pour sa réélection, a annoncé mardi une porte-parole du Kremlin.

La Russie avait auparavant, par la voie de son ministère des affaires étrangères, commenté que " l'élection iranienne est une affaire intérieure ", et qu'elle se " félicitait d'accueillir le président iranien sur le sol russe " pour " son premier déplacement à l'étranger " depuis le scrutin.

En Occident, les réactions aux événements en Iran semblaient osciller entre l'espoir d'une chamboulement politique historique dans ce pays qui est au coeur des tensions au Moyen-Orient notamment en raison de son programme nucléaire, et le souci de ne pas saborder, en invoquant trop ouvertement la notion de " changement de régime ", la suite des ouvertures diplomatiques faites à Téhéran ces derniers mois, précisément pour tenter de remédier au contentieux nucléaire.

C'est ainsi que le président américain, Barack Obama, a soigneusement dosé ses propos, critiquant la tournure de la répression en Iran mais évitant de contester ouvertement la légitimité d'un dirigeant iranien avec lequel son administration pourrait avoir à mener de délicats pourparlers, secrets ou ouverts, dans les mois qui viennent. La Maison Blanche avait laissé, auparavant, le vice-président américain, Joseph Biden, prononcer des paroles beaucoup plus dures sur la nature du régime à Téhéran.

En Europe, les commentaires les plus cinglants contre le président iranien sont venus de Nicolas Sarkozy. En déplacement au Gabon, le président français a semblé définitivement couper les ponts avec M. Ahmadinejad, dont les propos sur la Shoah et la raideur sur le dossier nucléaire sont au coeur d'une relation bilatérale avec la France sensiblement dégradée. " L'ampleur de la fraude est proportionnelle à la violence de la réaction " des autorités iraniennes, a déclaré M. Sarkozy. " Ces élections sont une nouvelle exécrable, a-t-il poursuivi, le peuple iranien mérite autre chose ".

Le président français a ouvertement fait allusion à une possible transformation politique en Iran. " C'est un drame mais ce n'est pas que négatif d'avoir un vrai mouvement d'opinion qui essaye de se décadenasser ", a-t-il dit. La France a été en pointe, depuis 2007, pour plaider en Europe en faveur d'une politique de sanctions internationales accrues contre l'Iran.

A Paris comme dans d'autres capitales occidentales, le constat a été fait, ces derniers mois, que la nouvelle volonté de dialogue manifestée par les Etats-Unis rencontrait pour l'heure peu d'échos au sein du régime iranien. Celui-ci, constatait récemment un diplomate européen, " se sent en position de force au Moyen-Orient et juge qu'il n'a rien à céder ".

La reconduction définitive de Mahmoud Ahmadinejad à la tête de l'Etat semble fermer la porte à ceux qui envisageaient, au lendemain d'une éventuelle victoire de son concurrent principal, Mir Hossein Moussavi, de se rendre à Téhéran pour tenter une ouverture diplomatique majeure.

C'était du moins, notamment, l'espoir du gouvernement italien. Rome s'est ainsi limité à critiquer, mardi, les " violences inacceptables " en Iran, sans faire référence aux soupçons de fraude électorale.

Le souci de préserver la possibilité d'un échange avec l'Iran même en cas de victoire avérée de M. Ahmadinejad s'est clairement manifesté, mardi, du côté britannique. Une inflexion notable, dans la mesure où le Royaume-Uni, avec la France, se positionne généralement sur une ligne " dure " à propos du dossier nucléaire. Le premier ministre britannique, Gordon Brown, a ainsi souligné que " les élections sont du ressort du peuple iranien ". Il a semblé appeler les partenaires occidentaux à une certaine retenue dans leurs prises de positions.

" Le président Obama a choisi ses mots avec beaucoup de prudence ", a remarqué M. Brown. Dans un commentaire qui semblait faire référence aux soutiens trouvés par M. Ahmadinejad en Russie mardi, il a ajouté : " Ce n'est pas une compétition entre un pro-Occident et un anti-Occident en Iran, c'est une compétition pour refléter la volonté du peuple iranien. "

Natalie Nougayrède

© Le Monde

«Ahmadinejad est un soldat, il sera sacrifié s'il le faut»

INTERVIEW

Quatre jours de manifestations, un pays qui semble se couper en deux, les manifestations continuent aujourd'hui en Iran. Mais pour Bernard Hourcade, une fracture entre Téhéran et la province semble se dessiner.

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Recueilli par SYLVAIN MOUILLARD

Des partisans de Mahmoud Ahmadinejad dimanche à Téhéran.

Des partisans de Mahmoud Ahmadinejad dimanche à Téhéran. (© AFP photo AFP)

Bernard Hourcade est géographe au CNRS et spécialiste de l'Iran. Très prudent au départ sur les accusations de fraudes formulées à l'encontre de Mahmoud Ahmadinejad, il a étudié les résultats électoraux et estime aujourd'hui que la fraude est avérée. Mais les partisans de Moussavi devront obtenir le soutien de la province pour espérer un changement durable.

La situation en Iran aujourd'hui marque-t-elle un réel changement? Y a-t-il un emballement médiatique occidental ou bien assiste-t-on à un mouvement exceptionnel?

Ce qui se passe est inédit: des fils de Khomeiny manifestent contre un autre fils de Khomeiny. Le consensus de la République islamique vole en éclat. Les manifestations obligent le régime à accepter un compromis. La position du Guide Khameini est désormais celle d'un arbitre. Son rôle va être de sauver la République islamique. Karoubi et Moussavi, qui sont aussi des fondateurs du régime, vont faire en sorte de ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain. Ahmadinejad, lui, est un soldat. Il n'est pas important et sera sacrifié s'il le faut. Mais une révolution politique ne se réalise pas en trois minutes. Il faut éviter l'enthousiasme naïf depuis Paris et ne pas envoyer au casse-pipe nos amis iraniens.

La mobilisation est-elle identique dans tout le pays? Les manifestations à Téhéran, la capitale plus réformiste, ne sont-elles pas trompeuses?

Pour l'instant, le mouvement est géographiquement isolé. Il risque de le rester si les grandes villes (Tabriz, Mashhad, Ispahan) ne manifestent pas en nombre à leur tour. S'il n'y a pas les mêmes manifestations en province dans les prochains jours, Ahmadinejad pourra se targuer d'avoir le soutien de tout le pays, hormis la capitale. Téhéran n'est pas l'Iran. Même s'il y a eu un énorme changement social en Iran ces dernières années, le passage du culturel au politique n'est pas encore automatique, notamment en province.

Pourtant, il y a eu des manifestations en province...

Oui, mais ce ne sont que quelques milliers de personnes. Cela a déjà existé au cours des trente dernières années. Il faut des centaines de milliers de personnes dans les rues, sinon on se fait tabasser. Ahmadinejad, de son côté, conserve une base sociale importante. Il a choyé les prolétaires (25% de la population vit sous le seuil de pauvreté) au cours de son mandat. L'inflation touche surtout la bourgeoisie, ceux qui ont les moyens de se payer des voitures et de l'essence.

Comment la situation peut-elle évoluer? Le Guide Ali Khamenei a proposer de recompter les voix. Cela peut-il calmer les manifestants?

Le recomptage, c'est une façon de dire que l'Iran est une démocratie qui fonctionne bien et de montrer que la plainte de Moussavi a bien été reçue. Trois scénarii se dégagent désormais:

  • - Ahmadinejad ne veut rien entendre. L'Iran se bunkerise et se radicalise, la répression contre les Téhéranais s'accentue.

  • - Moussavi est déclaré vainqueur. Logiquement, les partisans d'Ahmadinejad ne sont pas contents et on se dirige aussi vers un clash.

  • - Le Guide demande de sauver la République islamique. Un cabinet d'union nationale pourrait alors se créer.

Vous avez analysé en détail les résultats électoraux du scrutin présidentiel. Dans quelle mesure y a-t-il eu une fraude?

On a toujours surestimé la capacité de révolution en Iran. Je me méfie d'ailleurs énormément du wishful thinking. Au départ, les résultats donnés par Ahmadinejad étaient «crédibles». Mais désormais, on constate qu'une fraude lourde a été organisée et planifiée. Le dépouillement, semble-t-il, s'est déroulé normalement. Il n'y a pas eu de bourrage d'urnes. C'est au bureau centralisateur de Téhéran que cela s'est mal passé, dans la nuit de vendredi à samedi.

Comment les résultats ont-ils été truqués?

Des gens proches du pouvoir sont venus remplacer les fonctionnaires chargés de centraliser les résultats. Ils se sont basés sur la géographie électorale de l'élection présidentielle de 2005, en laissant à Moussavi des zones gagnantes, pour que la carte des résultats soit crédible. Mais on a multiplié le précédent résultat d'Ahmadinejad par x. Il est passé de 20% lors du premier tour de 2005 à 62% cette année. Les partisans d'Ahmadinejad ont paniqué au cours des quinze derniers jours de campagne quand ils ont vu la montée de Moussavi. En quelque sorte, ils ont trop bien réussi leur fraude.