28.07.2009

Qu‘ils aillent voir ailleurs !

Billet n°100 Nelle série  mardi 28 juillet 2009

 

 

Monsieur Manuel Valls ne sait pas ce qu’est un parti. Il confond parti et dernier salon où l’on cause. Un parti c’est un outil, une organisation qui doit être efficace et qui, pour l’être, doit connaître cette discipline qui fait la force des armées.

 

Martine Aubry a eu raison de rappeler Monsieur Manuel Valls à l’ordre.

Et je suis outré que certains camarades aient eu pour réflexe de condamner le choix de la première secrétaire au nom de la liberté de parole. La liberté de parole s’exerce à l’intérieur du parti, à tout moment, mais lorsque la décision a été prise démocratiquement, sans ces tricheries que l’on a pu constater il est vrai dans certains cas, alors la voix du parti doit être unique.

 

Je me suis trouvé une fois dans ma vie dans la position de militant indiscipliné. En 2004-2005, lorsque j’ai été l’un des premiers, sans doute même le premier, à proclamer ouvertement que je voterais non au référendum sur l’Europe, quoi qu’en dise la PS, et que je militerais avec vigueur pour le Non contrairement au choix de la majorité –

apparente- du parti. Je m’attendais à être sanctionné, voire à être exclu du parti. Je n’en aurais pas été surpris. J’avais pris ma responsabilité en toute conscience. Et je m’attendais à ce que ceux qui appelaient à voter « non » contre la majorité – apparente – du parti soient eux-mêmes sanctionnés. A vrai dire les données politiques en auraient été bien plus claires et le déroulement des élections présidentielles et européennes en auraient été modifié. Mais justement François Hollande ne souhaitait sans doute pas cette clarification et préférait demeurer dans ce flou politique qui ne heurte aucune ambition.

 

Trop de responsables qui se disent socialistes ont désormais pour horizon la conquête de l’opinion publique plus que la défense du socialisme. Du parti ils sont prêts à accepter les avantages, s’ils se trouvent en situation favorable : un appareil, une étiquette, des colleurs d’affiches, mais ne veulent en supporter aucun inconvénient, aucune discipline, aucune solidarité. Ils adoptent une attitude foncièrement méprisante à l’égard des militants qui ne seraient que leurs séides ou leurs valets. Ils ne raisonnent que clientèle présidentielle pour les plus ambitieux ou locales pour ceux qui débutent.

 

Monsieur Valls n’est pas le seul, même s’il est le plus provocateur. La sagesse et le bon sens voudraient que ces provocateurs soient effectivement rejetés aux marges d’un parti réellement socialiste. Que tout crédit politique leur soit refusé. Mais aujourd’hui, peut-on espérer que les militants, qui ne raisonnent plus qu’en termes de conquêtes, aient suffisamment de lucidité pour comprendre que ceux qui se revendiquent comme leurs futurs « chefs » sont en train de détruire, au nom de leur ambition personnelle, ce qui reste de ce formidable outil qu’était le parti socialiste ?

 

La droite se réunit autour d’un chef. Normal ! Cela correspond à la nature profonde des hommes et des femmes de droite. La logique des socialistes – même si je déplore qu’elle soit de moins en moins respectée – est de se réunir autour d’une politique, celle que déterminent majoritairement les militants. Derrière Nicolas Sarkozy la parole est unique. Derrière le projet socialiste, la parole doit et devra être unique.

 

Que ceux qui ne se sentent pas bien au PS aillent voir ailleurs.

 

 

Jacques Fleury

27.07.2009

Se rassembler à gauche, d’hier à demain

 

 

par Gilles Candar 

 

            La gauche française ne va pas très bien, à l’image de la plupart de ses homologues européens. Sans doute, la crise n’est pas mondiale : en Amérique, au nord comme au sud, dans les pays démocratiques d’Asie (Inde) ou d’Afrique (Ghana), partis ou candidats de gauche gagnent des élections et gouvernent, ce qui, au-delà de différences de situation incommensurables, nous invite à penser qu’il n’y a pas de fatalité.

            Pourquoi cette crise de la gauche française et européenne ? Il ne semble pas qu’il soit très difficile de s’entendre sur le constat. En dehors des difficultés spécifiques, des questions de leadership, partout la gauche, qui a longtemps gouverné ou était associée au gouvernement, a du mal à convaincre de ses possibilités de faire face à la crise économique, à répondre aux défis de notre époque, notamment écologiques, à faire progresser ses idées et faire vivre ses valeurs. Cela ne veut pas dire que la gauche soit discréditée ou hors jeu pour longtemps. Son bilan est souvent apprécié, ses dirigeants et militants ne rencontrent pas d’hostilité, mais ils n’arrivent pas à entraîner et à susciter la dynamique vertueuse nécessaire pour s’imposer face aux tenants de l’ordre social, qui disposent toujours d’une marge d’avance s’il ne se passe rien.

L’histoire ne donne pas de leçons à apprendre et à savoir répéter, mais elle nous aide à explorer des pistes, à proposer des solutions. La gauche française existe, elle se reconnaît dans un certain nombre de principes, de sensibilités, de thèmes et d’attitudes. Jadis, elle a souvent marqué des points quand elle se trouvait en situation difficile, ce qui l’a poussé à se regrouper. Il est plus facile sans doute de s’unir dans une perspective défensive. La poussée nationaliste et la dérive droitière des gouvernants pendant l’affaire Dreyfus provoquent en retour la défense républicaine et le bloc des gauches qui assurent la victoire de la République laïque. L’agitation des ligues d’extrême droite suscite trente ans après le Front populaire et permet une avancée sociale (conventions collectives, droit syndical, congés payés) sans précédent. La domination sans partage de la droite favorise dans les années 1960/1970 l’alliance des partis de gauche et le programme commun… avec trois « quinquennats » législatifs de gauche dont les bilans ne sont pas négligeables non plus. Ces combats appartiennent au passé, et il ne s’agit pas de les ressusciter tels quels, ce serait inadapté, mais de s’inspirer de ce qu’ils ont de toujours vivant.

Face à une droite bien organisée, ceux qui souhaitent une autre politique doivent s’organiser aussi. L’heure n’est sans doute pas au Parti de toute la Gauche et de l’Écologie, mais elle n’est plus à l’émiettement actuel, à l’impuissance et au découragement qu’il engendre. Il faut se parler, se coordonner, éventuellement se disputer, mais s’organiser. La gauche au pouvoir, localement, et un jour nationalement, c’est, le plus souvent, une alliance des divers partis et organisations de gauche, qui cherche l’appui et la confiance de l’opinion, en la faisant participer et prendre sa part dans la délibération et la décision commune. Puisque nous le savons tous, il faut le faire.

C’est pourquoi les propositions de Gauche Avenir me semblent aussi simples qu’efficaces et pertinentes : constituer un comité de rassemblement des forces de gauche et écologistes, ouvert aux partis, organisations, associations, journaux,  personnalités, etc. qui le voudraient, afin de préparer une base d’entente, programme d’action et accord législatif, en vue d’une politique gouvernementale crédible et transformatrice. Non pas pour tout régler : débats idéologiques, controverses et autres continueront. La démocratie n’est pas le consensus informe, mais l’organisation des désaccords, de la pluralité des avis et la détermination des choix. Ni pour tout ficeler : la culture politique française est fondée sur deux tours de scrutin (sauf aux européennes…), il n’y a aucune raison, dans les conditions actuelles, pour ne pas prendre en compte l’existence de ces deux tours, ce qui ne veut pas dire qu’il est conseillé de faire n’importe quoi au premier. Il faut donner le minimum d’organisation nécessaire pour rendre crédible une réponse politique à celle de la droite. Il faut de la souplesse, respecter les citoyens, ne pas confondre les diverses élections, qui ont des contraintes spécifiques.

Bien sûr, certains hésiteront, renâcleront : ils seront vite entraînés, pour la plupart, si les initiateurs de ce rassemblement savent montrer qu’ils travaillent sérieusement, ne pas s’enfermer dans de simples jeux de pouvoir et susciter des échanges fructueux avec les citoyens. Échanges, débats, discussions, participation organisés, non pour le plaisir de parler, mais pour ajuster le meilleur contrat de gouvernement possible face à la crise et à la politique de l’actuel Président. Des références historiques existent : Jaurès avant 1914, Blum en 1936, Mendès France et Mitterrand, ou leurs épigones contemporains, chacun est libre de privilégier les figures et les moments souhaités, ou même de ne pas en avoir : peu importe.

On voit bien ce qu’il faut rajeunir dans la tradition unitaire : rendre ces propositions les plus collectives possible, y associer largement celles et ceux qui le souhaitent, « aller à l’idéal et comprendre le réel ». Ce n’est pas si simple, pas si compliqué non plus, à la mesure en tout cas d’une gauche (écologistes compris…) qui a de l’expérience, des compétences, l’envie de faire autre chose que le « bling-bling » matois actuel, mais qui doit faire un effort d’organisation sereine, de responsabilité collective et de combativité

25.07.2009

«Aubry risque de perdre la face et de voir Valls conforté»

Interview

Le politologue Rémi Lefebvre dresse un état des lieux du Parti socialiste après une année de turbulences.

Par DAVID REVAULT D'ALLONNES

Professeur de science politique à Lille-II et auteur de la Société des socialistes (1), Rémi Lefebvre revient sur les maux roses.

Le PS est-il mort, comme l’affirment ces jours-ci socialistes et observateurs ?

Il y a certes dérèglement, décomposition. Mais le diagnostic vital n’est pas engagé. On a d’ailleurs tort de comparer le PS à la SFIO des années 1960 : le PS a beaucoup plus d’élus que n’en avait la SFIO. Voilà pourquoi il s’agit, plutôt que de mort, d’un excès de croissance au niveau local. Le centre, la rue de Solférino, a été complètement anesthésié, cannibalisé au profit des périphéries. Les notables, aujourd’hui, tiennent le parti.

A chaque socialiste son écurie ou son club… Pourquoi un tel degré de fragmentation ?

Les courants, autrefois, s’adossaient à des cultures politiques, à des sensibilités, à des sociologies différentes. Aujourd’hui, les coteries fleurissent dans l’indistinction idéologique. Chacun essaie de créer sa petite boutique. Cette dérive individualiste est le fruit de la désidéologisation.

La question du leadership est-elle au fondement de cette situation ?

L’absence de leadership ne constitue que le symptôme de la décomposition de l’organisation. Le PS est dans une telle désespérance qu’il sombre dans le mythe de l’homme providentiel, alors que jusqu’ici la culture parlementaire socialiste restait méfiante à l’égard du chef, et que la culture bonapartiste était l’apanage de la droite. Reste qu’après l’ère Hollande, une période de non décision totale, il y a un déficit d’autorité. Toute décision prise par Martine Aubry est vouée à ne pas être acceptée. Ou alors à être taxée d’autoritarisme.

Dans ce contexte, comment apprécier la lettre de Martine Aubry à Manuel Valls ?

Dans une démocratie médiatique, et surtout face à un exécutif sarkozyste percutant, un parti sans un minimum de discipline et de coordination est voué à l’échec. D’ailleurs, la première chose faite par Tony Blair, souvent invoqué par Manuel Valls, quand il a conquis le parti travailliste, a été de verrouiller la communication… Avec cette lettre, dont la fonction était autant à usage externe qu’interne, c’est-à-dire à destination des militants, Martine Aubry entendait restaurer son crédit. Mais le moment était maladroit. Après la défaite aux européennes, un conseil national raté, le gadget du séminaire de la direction à Marcoussis [le 7 juillet, ndlr], et la maison commune avortée, elle était trop affaiblie pour se permettre une telle démarche. Elle risque désormais de perdre la face et de voir Manuel Valls conforté.

La position d’Aubry est-elle tenable ?

Elle va tenir car personne ne peut prendre sa place ! Mais la première secrétaire est aujourd’hui condamnée à sacrifier son ambition sur l’autel de la gestion de Solférino. Au fond, le principal problème d’Aubry, c’est ses soutiens, qui s’accommodent de cette situation de statu quo et de crise. Ceux qui jouent la carte de Strauss-Kahn ou de Fabius, par exemple, et qui ont intérêt à la maintenir en situation de respiration artificielle pour encore un peu de temps.

Autre lettre de Martine Aubry, celle à destination des alliés de gauche et appelant à construire une «maison commune».

Au moment où le PS est affaibli et où le rapport de force lui est défavorable, cette démarche traduit énormément de naïveté. La fin de non-recevoir était inscrite dans la proposition, d’autant plus qu’il y a une absence totale de dialogue entre partenaires de gauche depuis 2002. Or avec les résultats des européennes, les Verts, comme le Parti de gauche, vont jouer jusqu’au bout la carte du rapport de forces. On relèvera les compteurs après les régionales.

Comment ces régionales se présentent-elles ?

Le PS avait jusqu’ici l’habitude de perdre les élections nationales pour se remplumer lors des élections intermédiaires, et ce grâce au «vote utile», une rente de situation liée à son hégémonie à gauche. Or avec l’abstention des catégories populaires et l’exigence croissante des bobos, qui se sont réfugiés dans le vote écologiste le 7 juin, le PS a perdu ces deux stabilisateurs automatiques. Le test sera donc à haut risque.

Comment les militants vivent-ils la situation ?

Etre militant socialiste aujourd’hui n’est pas une sinécure. C’est presque du masochisme. Porter à la base le fardeau d’un parti aussi dégradé, c’est mission impossible. A cela s’ajoute une absence totale de réflexion sur le militantisme. Le PS n’a pas fait d’enquête sur ses militants depuis 1998 ! Car il a peur de ce qu’elle révélerait : des pratiques autocentrées, une formation qui n’attire plus les jeunes, des adhérents qui sont là depuis très longtemps, qui ressassent leurs frustrations. Aujourd’hui, les réunions de sections s’apparentent parfois à des groupes de parole ou des thérapies de groupe tant le désarroi identitaire est grand.

(1) Editions du Croquant, 2006, 256 pages.