15.10.2009
Khamenei est-il (encore) mort ?
A l'origine de cette rumeur, rapidement alimentée par les blogs et twitter : un article du néo-conservateur américain, Michael Ledeen, et publié dans Pajamas Media. Intitulé « Khamenei serait dans le coma », il s'appuierait sur une « source » iranienne.
Selon plusieurs sites de l'opposition en exil, le guide suprême aurait perdu conscience et aurait été immédiatement hospitalisé le 12 octobre vers 14h, heure de Téhéran. Seul son fils et ses médecins, disent-ils, aurait été autorisés à lui rendre visite à l'hôpital. Ces informations ne sont, bien évidemment, pas vérifiables.
Rappelons, cependant, que ce n'est pas la première fois que la blogosphère cherche à enterrer Khamenei avant l'heure.
Rappelons également que le même Michael Ledeen avait déjà « annoncé » la mort du guide suprême en janvier 2007. Ali Khamenei, ce n'est un secret pour personne, souffre d'un cancer de la prostate depuis des années.
Mais contrairement aux informations diffusées, par exemple, sur le site « Anti-mullah », les bâtiments ne sont pas tous drapés de noir en guise de deuil. Attention aux « on dit », prévient le journal britanique The Guardian. En Iran, rappelle un de ses journalistes, les rumeurs sont légion.
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11.10.2009
François Nicoullaud: "l'Iran ne peut s'en sortir qu'en négociant avec le monde extérieur"
Ancien ambassadeur de France à Téhéran (2001-2005), François Nicoullaud connaît bien la république islamique d'Iran. Il a donné mi-septembre à Paris une conférence devant un cénacle d'hommes d'affaires et de responsables sur le thème: Où nous mène l'Iran? Une intéressante contribution au débat actuel sur l'Iran.
"On ne peut pas comprendre la révolution iranienne, si on n'accepte pas le fait qu'elle est une vraie révolution avec ses crises, ses moments paroxystiques, sa dynamique. Elle a même eu sa prise de la Bastille, ou sa prise du palais d'Hiver, avec l'occupation de l'ambassade américaine!
Khomeini ne croyait pas à la démocratie. Sous la pression des parents des gens que l'on a vu manifester récemment dans la rue, il a dû s'y résoudre et même donner le droit de vote aux femmes. D'où cette république islamique où la légitimité vient à la fois d'en bas, du peuple, et d'en haut, de Dieu.
Il y a un équilibre instable entre les deux principes République et Islam, ou encore entre démocratie et théocratie. Les élections réservent quand même des surprises : Khatami, Ahmadinejad n'étaient pas programmés pour accéder à la présidence. On n'est donc pas dans un système totalitaire. D'autant que l'Islam comme religion réglant l'ensemble des problèmes de l'homme et de la société, offre un système de références constamment interrogé qui surplombe le régime, et qui peut être mobilisé pour lui ou contre lui. Voir en ce moment les prises de position des Grands Ayatollahs de Qom.
Et puis, il y le vieux fond de despotisme asiatique, qui n'a pas disparu. Il s'incarne dans ce noyau dur central, peu visible, la plupart du temps "derrière le rideau" comme disent les Iraniens, et qui tient l'essentiel du pouvoir. Le gouvernement, le parlement, l'administration, l'ensemble du processus démocratique sont à la périphérie du système, ils forment simplement l'enveloppe visible, extérieure du régime.
Mais ce noyau central, si l'on zoome dessus, apparaît lui-même parcouru de nombreuses factions et fractures. Or dans chaque ensemble, les décisions se prennent si possible par consensus, ce qui veut dire qu'elles sont longues à prendre, et ensuite difficiles à défaire.
En ce moment, les forces à l'oeuvre dans le régime et dans la société se présentent en un tableau à plusieurs entrées.
I) Les clivages générationnels : Ils sont importants puisque la Révolution a déjà parcouru un cycle de trente ans.
• Les anciens, au sommet du pouvoir, étaient déjà des hommes mûrs en 1979, ils ont piloté la révolution et en ont bien profité. Ils ont pour la plupart reçu une éducation religieuse traditionnelle, ils ont une faible culture de type moderne, notamment économique. Khamenei, par exemple, est très peu sorti d'Iran.
• La génération intermédiaire, celle des vétérans ou anciens combattants celle des troupes de la révolution, parti au front dans la guerre Irak-Iran, qui arrive aux responsabilités. Certains ont été formés en Amérique, d'autres ont eu des bourses de vétéran. Ils ont souvent eu une éducation universitaire mais souvent interrompue ou cahotique. Ce sont des gens qui n'ont pas froid aux yeux, c'est la "génération du feu".
• Troisième génération, celle des jeunes mieux éduqués, tirée par le monde étudiant et par internet, avec une forte proportion de femmes de niveau universitaire. Ils ont formé les troupes de Moussavi.
II) Les clivages politiques qui recoupent partiellement les précédents :
• Les théocrates: Parmi eux des conservateurs de type classique, élitistes, parfois issus de grandes familles religieuses, ou en tous cas de la bonne bourgeoisie, religieuse ou du bazar, qui se sont installés dans la Révolution, et voient beaucoup d'avantages, notamment économiques, à la survie du système. Mais aussi les ultras, plus plébéiens, souvent attirés par une ferveur populaire islamique, la croyance au retour proche du 12ème Imam. Ils sont révulsés par le retour de la corruption, alors que la lutte contre la corruption du Shah avait été un des moteurs de la Révolution. Ils sont vertueux et sectaires. Ils n'ont que de faibles sympathies pour les premiers et vice-versa.
• Les démocrates: Il y a les réformateurs qui appartiennent au régime, lui sont loyaux, veulent le faire évoluer en utilisant les leviers que leur offrent la loi, la constitution, les attentes de la société. Il y a les radicaux qui ne croient plus au régime et veulent en sortir le plus vite possible. La période récente a évidemment vu une migration du premier groupe au second. Et il ne faut pas oublier les indifférents, leur masse a fondu dans les derniers évènements, mais elle demeure importante.
III) A ce jour, le coeur du régime a gagné mais est divisé, inquiet et incertain de la direction à prendre. Il a gagné grâce au trucage des élections, auquel tous les conservateurs n'ont pas participé, mais au résultat duquel ils ont dû se rallier. Ahmadinejad était probablement en tête au premier tour mais sans atteindre la barre des 50%, et le noyau dur du régime n'a pas voulu prendre le risque d'un deuxième tour où tous les autres candidats malheureux se seraient ligués derrière son concurrent. Les conservateurs occupent le terrain mais ils sont divisés et affaiblis. Le Guide est affaibli. Il a pratiqué une politique hésitante, entre volonté de raccommoder et volonté de s'imposer. Il a soutenu Ahmadinejad, mais s'en méfie. Il ne peut adhérer à son discours de rupture. Le président de la République est affaibli. Il a peu de partisans, et de faible niveau, il a découragé beaucoup de monde par sa religiosité exaltée et son côté imprévisible, ses accrochages avec le Guide. Le Parlement ne le soutient qu'à la demande du Guide, pour ne pas créer une crise de régime. Les Pasdaran, armée d'élite et protection du régime, sont renforcés, mais ils apparaissent désormais comme partisans, comme les défenseurs non de la République islamique dans son ensemble, mais de l'une de ses factions.
Va-t-on vers une dictature de type militaire ? Pas encore. La ligne rouge, ce serait l'arrestation des meneurs réformateurs, Moussavi, Karroubi, Khatami. Pour le moment, elle n'a pas été franchie, malgré les tentations, et les appels des ultras à le faire. Mais la culture du consensus est ébranlée par les morts, par les emprisonnements, par la torture et les viols dans les prisons, par les procès iniques. Les gens ont l'impression de revivre les pires moments de la Révolution. C'est le cauchemar qu'ils voulaient éviter en acceptant beaucoup de choses de la République islamique. Ils sont maintenant moins résignés.
Dans l'immédiat, le régime doit affronter des échéances délicates : la rentrée des universités, et donc la concentration d'une population turbulente, maltraitée par le régime. Les verdicts des procès en cours. Sauf si ce sont des verdicts d'apaisement, ils nourriront des ressentiments durables. Le régime doit se refaire d'urgence une santé. Il ne peut plus la restaurer à partir de l'intérieur, car il a créé un champ de ruines politique. Il ne peut pas l'obtenir par l'économie, qui va mal en raison des sanctions, en encore plus en raison de l'incompétence et de la politique populiste du gouvernement. Il ne lui reste que l'international.
Or, celui qui renouera avec les Américains est assuré d'une popularité durable. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle chacun, à l'intérieur du régime, a veillé jusqu'à présent à ce qu'un concurrent politique ne puisse réaliser cet exploit. Pour y parvenir, il y a trois leviers : Israël, l'environnement immédiat : Irak, Afghanistan, et puis le nucléaire.
Le soutien aux Palestiniens, au Hezbollah, à tous les ennemis d'Israël est un élément essentiel de l'identité de la République islamique. C'est ce qui lui permet de se positionner en avant-garde du monde arabo-islamique et même de tous les opprimés du monde. D'où sa ligne "plus Palestinien que moi tu meurs". Il ne cédera pas sur le soutien au Hezbollah ou au Hamas, mais il peut, en donnant à ses assurances un ton plus solennel, répéter au moins deux choses qu'il a déjà dites à plusieurs reprises dans le passé : d'une part, il ne s'opposera pas à ce sur quoi les Palestiniens seraient d'accord, d'autre part c'est le régime sioniste qu'il juge illégitime, et non la présence de Juifs sur le territoire de la Palestine. C'est le régime sioniste qu'il veut rayer de la carte, comme autrefois Reagan voulait faire disparaître le communisme, par des gens en chair et en os.
Sur l'environnement immédiat, Irak d'un côté, Afghanistan de l'autre, l'Iran, comme pays, ne renoncera pas à une politique d'influence qu'il considère naturelle et portée par la géographie. Mais il peut s'engager, comme il l'a déjà fait à certains moments, à ne pas compliquer la vie des Américains et à leur faciliter une sortie honorable.
Sur le programme nucléaire : c'est devenu un élément essentiel de l'identité de l'Iran comme Etat accédant à la modernité. L'Iran ne renoncera donc pas à son programme. Il ne renoncera pas à la maîtrise de la technologie de l'enrichissement, qui est au coeur de la crise. Mais il peut donner de nouvelles garanties concrètes que ce programme ne sera pas utilisé pour fabriquer une bombe : plafonnement des taux d'enrichissement, contrôles supplémentaires de l'AIEA. Ainsi toute tentative d'excursion vers le nucléaire militaire serait aussitôt repérée, et suffisamment à l'avance, de l'ordre de plusieurs années, pour permettre à la communauté internationale de réagir. Pour l'Occident, le danger de voir l'Iran accéder à la bombe ne disparaîtrait donc pas, mais serait continûment maintenu dans un futur suffisamment éloigné.
Une course de vitesse s'engage entre un régime à recherche d'une autorité et d'une légitimité restaurées et la société iranienne. Sauf révision de la Constitution, Ahmadinejad n'est là que pour quatre ans. Et il devra affronter tout au long de son mandat cette société moderne blessée, frustrée, qui a perdu tout espoir de voir les gens en place jouer à peu près correctement le jeu démocratique. Cette société a déjà exercé une première poussée avec Khatami, elle vient d'en exercer une deuxième avec Moussavi, reste à voir quand et sous quelle forme viendra la troisième.
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02.10.2009
Nucléaire iranien: les dessous d'"une journée constructive" à Genève
Espoirs. La rencontre de Genève n’a pas réglé le problème nucléaire iranien. Mais elle a permis d’avancer enfin sur la voie de négociations sérieuses entre les Occidentaux, emmenés par les Américains, et le régime de Téhéran, qui marque pour la première fois son désir de discuter de son programme nucléaire. Et non plus seulement de gagner du temps.
Après quatorze mois de rupture des pourparlers, deux avancées ont été enregistrées jeudi. Téhéran, tout d’abord, s’est engagé à autoriser l’accès très rapide (dans dix jours environ) à son nouveau site d’enrichissement d’uranium, dont l’existence n’avait été révélée que la semaine dernière. C’était une exigence forte des Occidentaux.
Ensuite – et c’est sans doute, là, la clé de cette « journée constructive », comme l’ont qualifié à la fois Américains et Iraniens – les parties se sont mises d’accord sur le principe d’un enrichissement à l’extérieur de l’Iran de l’uranium faiblement enrichi au préalable dans les centrifugeuses iraniennes.
Mais comment croire qu’en l’espace de quelques heures, alors qu’on nous prédisait généralement un échec, les deux camps aient pu autant progresser sur un litige, au cœur jusqu’à maintenant du différend entre l’Iran et l’Occident.
En fait en coulisses, Américains et Iraniens avaient déjà pris langue, ces dernières semaines. Selon nos informations, les deux parties ont eu au moins une correspondance secrète, avec des ouvertures à la clé, portant notamment sur le transfert à l’étranger de cet uranium faiblement enrichi.
En public, tout part fin août du long entretien d’une heure et demie donné par Mahmoud Ahmadinejad à l’hebdomadaire américain Newsweek. Pour la première fois, le président iranien fait part de son offre d’acheter aux Etats-Unis de l’uranium enrichi pour usage médical, et il propose des rencontres entre experts des deux bords.
Ces propositions passent généralement inaperçues dans la presse, mais pas dans les allées du pouvoir aux Etats-Unis, bien sûr ; ni même en Europe, en France et en Russie, notamment. Car « Obama, après avoir saisi la balle au bond, va mouiller ces deux pays dans les réponses qu’il compte faire aux offres iraniennes », explique un connaisseur du dossier.
Et, c’est le 12 septembre, selon nos sources, que Paris, non sans quelques réticences, aurait dit oui à sa participation au scénario dévoilé avant-hier à Genève par un responsable américain sous couvert de l’anonymat.
L’Iran transférerait l’essentiel de ses stocks d’uranium enrichi à 3,5% à la Russie, qui l’enrichirait ensuite à 19,75%, soit un niveau toujours nettement en-dessous du seuil requis pour forger une arme nucléaire (90%). Et second élément du dispositif, des techniciens français produiraient à partir de cette matière des tubes de combustible pour alimenter le réacteur de recherche dont dispose Téhéran.
Avantage de ce plan, s’il est mis en œuvre : une réduction significative des stocks iraniens d’uranium faiblement enrichi, qui sont une source d’inquiétude chez les voisins arabes de l’Iran, mais aussi en Occident.
Au final, l’Iran fait un geste en acceptant ce transfert, mais il ne renonce pas à son « droit sacré à l’enrichissement ». Si les Occidentaux, de leur côté, ont dû abandonner leur exigence de « zéro centrifugeuse », ils enregistrent une victoire en matière de lutte contre la prolifération nucléaire. Détail important, personne ne perd la face.
Cet accord n’est que ponctuel, mais il pourrait préfigurer un arrangement permanent, espèrent aujourd’hui les plus optimistes de chaque camp. Si la confiance n’est pas encore établie entre Téhéran et les Occidentaux, chacun semble avoir fait un pas vers le seul point d’équilibre possible: pour les Occidentaux, accepter le programme nucléaire iranien dans ses grandes lignes, et pour les Iraniens, accepter que ce programme soit suffisamment encadré et surveillé pour rassurer le monde et interdire tout détournement à des fins militaires.
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