25.09.2009

Faut-il un big bang au PS ?


LEMONDE.FR | 25.09.09 | 19h01 • Mis à jour le 25.09.09 | 21h04


Olivier Ferrand, président de la fondation Terra Nova, très impliqué dans la rénovation du Parti socialiste, et le professeur Jean-Marie Demaldent, spécialiste de l'histoire des idées politiques à l'université Paris X, échangent leurs regards sur la refondation en cours du PS. Si Olivier Ferrand pense qu'il faut un "véritable big bang" à gauche, Jean-Marie Demaldent est plus mesuré.

Olivier Ferrand, vous dites qu'il faut un "big bang" à gauche, qu'entendez-vous par là ?

Olivier Ferrand : Ce "big bang" porte sur trois choses : le leadership, les alliances, le projet. Le leadership, c'est les primaires. Au PS, la procédure actuelle produit de l'émiettement. La solution est de créer une procédure capable de produire un leadership légitime. C'est la solution la plus adaptée à la présidentialisation du régime.
Le 2e point, ce sont les alliances. Comme dans la plupart des pays européens, les chrétiens-démocrates historiques ont basculé dans le camp progressiste, car la droite s'est durcie. Ils n'ont pas suivi, ni sur l'humanisme, ni sur l'argent. Résultat : on a un rapport 60-40 en faveur du camp progressiste. Et la question des alliances avec le Modem, jusque-là tabou, est désormais sur la table.
Le 3e élément, le projet. L'idée "social-démocrate" d'Etat-providence en place depuis 1945 est à bout de souffle. Et pour le remettre en route, nous devons travailler à sa refondation profonde et l'adapter aux conditions historiques nouvelles. La droite nous disait que notre modèle est révolu et qu'on devait la rejoindre sur le modèle libéral. A l'automne dernier, ce modèle libéral a volé en éclats.

Jean-Marie Demaldent : La crise n'est pas que dans la social-démocratie, elle est mondiale. La crise vient des transformations du capitalisme lui-même. Les gens sont conscients que l'on ne peut pas modifier le paysage économique et social dans un pays seulement. On peut changer les choses à la marge et localement. C'est pour cela que le PS marche bien localement mais pas nationalement. Rappelons que lorsque les sociaux-démocrates européens étaient à la tête de 12 des 15 pays de l'Union européenne, ils n'ont strictement rien fait...

Olivier Ferrand : Ce n'est pas vrai ! L'Europe sociale est née avec ces 12 gouvernements européens sur 15. Plus de 500 directives sont nées en l'espace de quelques années ! L'égalité homme-femme, la régulation du travail de nuit, c'est l'Europe ! Des lois sociales sur l'hygiène, c'est l'Europe ! Mais le déploiement a été insuffisant car il n'y avait pas les structures. Pour avoir la République sociale, il faut la République !

Jean-Marie Demaldent : La vie des gens n'a pas été transformée à un moment où les socialistes avaient un moyen de le faire ! Et c'est comme cela que les gens ont vu les choses !
Sur le plan mondial, le PS n'a jamais dit ce que Nicolas Sarkozy a déclaré, à savoir que l'OMC devait respecter les règles du BIT. Rien n'a été fait dans ce sens par les Socialistes ! Concernant le leadership, je ne suis pas sûr que les procédures manquent. Le PS a eu un leadership qui s'est effondré en 2002. Il avait organisé des primaires en 1995. Jospin avait battu Emmanuelli, le 1er secrétaire, et il avait fini premier dès le premier tour de la présidentielle.
Sur la candidature unique de la gauche, souvenez-vous, en 1974, la droite était très divisée, la gauche avait un seul candidat – le PC n'avait pas de candidat – et le PS avait perdu. En 1981, il y avait un candidat communiste obtenant 14 % et François Mitterrand l'a emporté parce que le communisme était déjà sur le déclin. Le PS n'a donc pas besoin de tout ce machin des primaires. Et dans l'exemple italien dont on nous parle, la gauche a été bouffée par le centre.

Olivier Ferrand : Ce n'est pas à cause des primaires que la gauche a été bouffée par le centre...

Jean-Marie Demaldent :... Il n'y a pas de relation de cause à effet mais c'est lié. On a d'abord fait le chemin pour Romano Prodi. Quant à la démocratie-chrétienne en France, le MRP a disparu depuis longtemps ! Le PSU est né de la fusion entre d'anciens socialistes, d'anciens communistes, d'anciens trotskistes et d'anciens chrétiens-démocrates. C'est dans l'action qu'ils sont venus. Aujourd'hui, ce n'est pas en faisant des alliances avec le Modem qui vous y arriverez. C'est dans la compétition électorale que le PS peut les gagner, pas dans le compromis initial.


Est-ce que le nouveau corpus idéologique dont vous parlez fédère les tendances au sein du PS ?

Jean-Marie Demaldent : Ceux qui prétendent prendre la direction du PS – Vincent Peillon, Arnaud Montebourg, Pierre Moscovici, Manuel Valls – n'apportent pas de perspective de rénovation : où ? sur quoi ? Ils font des coups, comme celui de Vincent Peillon à Marseille en invitant Marielle de Sarnez. Je suis incapable de déterminer où il veut aller. Je crains qu'il ne le sache pas lui-même. Du point de vue de la rénovation, de la perspective sociale-démocrate, il n'y a rien ! Il n'y a pas de rénovation, mais du préchi-précha pour médias qui reprennent les virgules.

Olivier Ferrand : Sur le fond nous sommes d'accord. Le cœur du socialisme de gouvernement a été la construction de l'Etat-providence. Ce modèle est en crise : le territoire de la régulation est national alors que le territoire économique à réguler s'est échappé. Résultat : les flux économiques ont mis en concurrence les territoires et les système sociaux. Le capitalisme financier a aussi échappé au capitalisme industriel.
Cette crise a provoqué trois types de réaction à gauche. D'abord, l'immobilisme : préserver le système d'hier. C'est le socialisme français. Puis, on a eu la capitulation : la social-libéralisme. Il s'agit de considérer que le monde ayant changé, on n'avait plus les moyens d'imposer nos objectifs et notre curseur idéologique a basculé à droite. Nous devenions la caution sociale d'un système libéral, tout comme la droite avait été durant les cinquante années précédentes la caution de droite d'un système social-démocrate. C'est le blairisme à quelques variantes près puisqu'il a hérité du thatchérisme...

Jean-Marie Demaldent : Et il a plutôt tiré l'Angleterre à gauche.

Ferrand : Exactement, le social-libéralisme, c'était plutôt Schröder.

Jean-Marie Demaldent : Et faux-cul en plus, puisque, lui, il ne le dit pas. Et c'est d'autant plus grave que dans les Landers où les sociaux-démocrates pourraient gouverner avec Die Linke, ils ne veulent pas et préfèrent perdre.

Olivier Ferrand : La troisième option, c'est la refondation. Les contours d'une théorisation s'appuient sur un changement de paradigme de la régulation. Jusqu'à maintenant, on laissait le marché produire des désordres sociaux, environnementaux, sanitaires et on corrigeait après coup. Ce modèle de social-démocratie classique n'est plus viable, parce que les désordres créés par le capitalisme sont devenus systémiques. On ne sait plus corriger après coup. C'est cher et ça gêne la production. Le cercle vertueux de l'Etat-providence s'est donc transformé en cercle vicieux. Aujourd'hui, la régulation, c'est l'Etat anticipateur. Puisqu'on ne peut plus corriger, il faut prévenir.

Cela passe par l'éducation, par le service public de la petite enfance et surtout le capital écologique. Inventons ce nouveau modèle autour du capital humain et du capital écologique recréant un cercle vertueux autour de la croissance économique. Le XXIe siècle doit être celui des institutions démocratiques de régulation de la mondialisation tout comme le XIXe siècle avait permis de réguler le capitalisme national.

Les présidentielles sont encore loin mais ce qui se passe au PS montre que les socialistes y pensent tous les jours. Comment concevez-vous la construction de la fusée présidentielle du parti dans ces conditions de refondation ?

Olivier Ferrand : L'écosystème intellectuel autour du PS s'est enfin reconstitué, avec Terra Nova, la Fondation Jean Jaurès, la Laboratoire des idées du PS. La droite n'a pas structuré sa réflexion intellectuelle. Elle risque de rencontrer un problème de second souffle en 2012, comme nous dans le passé. Sur le plan des idées, on est en train de prendre le dessus, les différences au sein du PS n'ont jamais été aussi faibles.
A Terra Nova, on a monté un groupe de travail avec l'ensemble des forces progressistes : le Modem, le PS, les Verts, le Front de gauche, Attac, Copernic. Tout le monde veut proposer une alternative de gouvernement. Les alter comme les sociaux-démocrates sont d'accord pour dire que leurs modèles sont dépassés. Tous veulent travailler ensemble pour travailler à la refondation et la structurer au niveau politique. A mon avis, il y aura deux cercles. Le premier dépassera le PS avec le PRG, le MRC et les Verts : proximité des idées, candidat commun à la présidentielle. Le second cercle sera plus large, sur le centre et la gauche, avec le Modem et le Front de gauche, dans la perspective du second tour.

Jean-Marie Demaldent : Ce processus décrit est valable, mais il ne peut pas s'opérer avant la présidentielle de 2012. Les structures ont une inertie. Les Verts sont pour l'instant en plein rêve et ne se lâcheront pas facilement. Ils présenteront leur propre candidat à la présidentielle, car institutionnellement ce n'est pas absurde, puisqu'il y a deux tours à la présidentielle.

Olivier Ferrand : En 2012, on va avoir un paysage politique asymétrique. Nicolas Sarkozy est en train de faire l'unité de toutes les droites. Il sera quasiment seul en 2012 et dès le premier tour, il fera 40 %.
En face, le paysage est totalement éclaté avec 10 candidats potentiels, dont 5 gros. Si on se présente ainsi, on a perdu ! Le PS risque de dévisser dès le premier tour, comme en 2002. Et au cas où le PS se retrouve au 2e tour, il y sera avec 20 %. Et avec un rapport 40 % - 20 % au soir du premier tour, c'est perdu d'avance !
C'est explicitement la stratégie de Sarkozy, qui sait qu'il est minoritaire depuis le basculement du Modem à gauche. Il veut tuer le second tour dès le premier avec cette asymétrie. Les primaires de la gauche sont dès lors un levier absolument nécessaire, avec déjà le soutien du PRG et de MRC. Rappelons qu'en 2002, si Taubira et Chevènement ne s'étaient pas présentés, Jospin aurait été eu 2e tour.
Quant aux Verts, ils n'ont pas de candidat ! L'intérêt institutionnel de Cécile Duflot (Verts) est de négocier un bon accord de gouvernement, des sièges au Parlement et des postes ministériels. Si aux primaires ouvertes, il y a six candidats socialistes et un candidat vert, les chances de ce dernier de se retrouver au 2e tour des primaires sont réelles. Si les Verts entrent dans le principe des primaires, on aura un périmètre autour de 30 % dès le premier tour de la présidentielle. Cela créera une dynamique.

Jean-Marie Demaldent : N'oubliez pas que chez les Verts, être le numéro un du parti passe par la présidentielle. Et c'est le même problème au PS. Il y aura égalementr un candidat du côté de Mélenchon, du PC. Il y aura un ou plusieurs à l'extrême gauche. Si les Verts n'y vont pas, ils éclatent.

Olivier Ferrand : Le PS a deux options. Soit il se rénove en interne pour affaiblir les autres forces et apparaître comme la force centrale – c'est la logique des primaires socialistes – soit la rénovation dépasse le PS pour rassembler les composantes de la gauche et les faire entrer dans la coopération.
Les partis étant mortels, le cycle d'Epinay est peut-être arrivé à son terme. Daniel Cohn-Bendit préconise aussi cette seconde option. Avec Peillon, leur idée est celle du rassemblement social-démocratie-vert-centre. Cette option libère un pôle de gauche autour de Mélenchon et de l'extrême gauche. L'objectif étant de se retrouver tous dans une plateforme de gouvernement.

A la gauche du PS, NPA et le Front de gauche font 10 %. Le PS et les Verts jouent à égalité, selon les dernières élections. Le Modem tourne aussi autour de 10 %. Comment composer une alliance crédible à l'horizon des régionales et surtout après ?

Jean-Marie Demaldent : François Bayrou n'a aucun intérêt à sceller une alliance. Il a intérêt à se présenter comme roue de secours contre Sarkozy. Mais avec qui le PS va discuter au Modem ? Et celui-ci doit d'abord passer le cap des régionales. Par ailleurs, si le PS finalise son processus à gauche, Bayrou reviendra à droite.

Olivier Ferrand : François Bayrou est dans l'opposition depuis 2002. Il est à la tête d'un parti de gouvernement qui ne gouverne plus depuis 2002. Dans notre système binaire, s'il n'est pas à droite, c'est qu'il se trouve à gauche. Aux régionales de 2010, si le PS échoue cela pourrait profiter aux Verts. Cela obligerait les socialistes à négocier. Tant mieux !
Propos recueillis par Gaïdz Minassian

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