25.07.2009
«Aubry risque de perdre la face et de voir Valls conforté»
Interview
Le politologue Rémi Lefebvre dresse un état des lieux du Parti socialiste après une année de turbulences.
Par DAVID REVAULT D'ALLONNES
Professeur de science politique à Lille-II et auteur de la Société des socialistes (1), Rémi Lefebvre revient sur les maux roses.
Le PS est-il mort, comme l’affirment ces jours-ci socialistes et observateurs ?
Il y a certes dérèglement, décomposition. Mais le diagnostic vital n’est pas engagé. On a d’ailleurs tort de comparer le PS à la SFIO des années 1960 : le PS a beaucoup plus d’élus que n’en avait la SFIO. Voilà pourquoi il s’agit, plutôt que de mort, d’un excès de croissance au niveau local. Le centre, la rue de Solférino, a été complètement anesthésié, cannibalisé au profit des périphéries. Les notables, aujourd’hui, tiennent le parti.
A chaque socialiste son écurie ou son club… Pourquoi un tel degré de fragmentation ?
Les courants, autrefois, s’adossaient à des cultures politiques, à des sensibilités, à des sociologies différentes. Aujourd’hui, les coteries fleurissent dans l’indistinction idéologique. Chacun essaie de créer sa petite boutique. Cette dérive individualiste est le fruit de la désidéologisation.
La question du leadership est-elle au fondement de cette situation ?
L’absence de leadership ne constitue que le symptôme de la décomposition de l’organisation. Le PS est dans une telle désespérance qu’il sombre dans le mythe de l’homme providentiel, alors que jusqu’ici la culture parlementaire socialiste restait méfiante à l’égard du chef, et que la culture bonapartiste était l’apanage de la droite. Reste qu’après l’ère Hollande, une période de non décision totale, il y a un déficit d’autorité. Toute décision prise par Martine Aubry est vouée à ne pas être acceptée. Ou alors à être taxée d’autoritarisme.
Dans ce contexte, comment apprécier la lettre de Martine Aubry à Manuel Valls ?
Dans une démocratie médiatique, et surtout face à un exécutif sarkozyste percutant, un parti sans un minimum de discipline et de coordination est voué à l’échec. D’ailleurs, la première chose faite par Tony Blair, souvent invoqué par Manuel Valls, quand il a conquis le parti travailliste, a été de verrouiller la communication… Avec cette lettre, dont la fonction était autant à usage externe qu’interne, c’est-à-dire à destination des militants, Martine Aubry entendait restaurer son crédit. Mais le moment était maladroit. Après la défaite aux européennes, un conseil national raté, le gadget du séminaire de la direction à Marcoussis [le 7 juillet, ndlr], et la maison commune avortée, elle était trop affaiblie pour se permettre une telle démarche. Elle risque désormais de perdre la face et de voir Manuel Valls conforté.
La position d’Aubry est-elle tenable ?
Elle va tenir car personne ne peut prendre sa place ! Mais la première secrétaire est aujourd’hui condamnée à sacrifier son ambition sur l’autel de la gestion de Solférino. Au fond, le principal problème d’Aubry, c’est ses soutiens, qui s’accommodent de cette situation de statu quo et de crise. Ceux qui jouent la carte de Strauss-Kahn ou de Fabius, par exemple, et qui ont intérêt à la maintenir en situation de respiration artificielle pour encore un peu de temps.
Autre lettre de Martine Aubry, celle à destination des alliés de gauche et appelant à construire une «maison commune».
Au moment où le PS est affaibli et où le rapport de force lui est défavorable, cette démarche traduit énormément de naïveté. La fin de non-recevoir était inscrite dans la proposition, d’autant plus qu’il y a une absence totale de dialogue entre partenaires de gauche depuis 2002. Or avec les résultats des européennes, les Verts, comme le Parti de gauche, vont jouer jusqu’au bout la carte du rapport de forces. On relèvera les compteurs après les régionales.
Comment ces régionales se présentent-elles ?
Le PS avait jusqu’ici l’habitude de perdre les élections nationales pour se remplumer lors des élections intermédiaires, et ce grâce au «vote utile», une rente de situation liée à son hégémonie à gauche. Or avec l’abstention des catégories populaires et l’exigence croissante des bobos, qui se sont réfugiés dans le vote écologiste le 7 juin, le PS a perdu ces deux stabilisateurs automatiques. Le test sera donc à haut risque.
Comment les militants vivent-ils la situation ?
Etre militant socialiste aujourd’hui n’est pas une sinécure. C’est presque du masochisme. Porter à la base le fardeau d’un parti aussi dégradé, c’est mission impossible. A cela s’ajoute une absence totale de réflexion sur le militantisme. Le PS n’a pas fait d’enquête sur ses militants depuis 1998 ! Car il a peur de ce qu’elle révélerait : des pratiques autocentrées, une formation qui n’attire plus les jeunes, des adhérents qui sont là depuis très longtemps, qui ressassent leurs frustrations. Aujourd’hui, les réunions de sections s’apparentent parfois à des groupes de parole ou des thérapies de groupe tant le désarroi identitaire est grand.
(1) Editions du Croquant, 2006, 256 pages.
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