19.07.2009

Interview de Laurent Fabius dans Le Parisien/Aujourd’hui en France

19 juillet 2009

Martine Aubry a tapé du poing sur la table cette semaine en demandant à Manuels Valls de cesser ses critiques ou de quitter le PS. Vous l’avez approuvée, pourquoi ?

Un rappel à l’ordre était nécessaire, maintenant il faut aller de l’avant.

Vous vous êtiez vous-mêmes affranchi de la discipline collective, en 2005, en prêchant pour le non au référendum sur la Constitution européenne, alors que le PS appelait à voter oui.

Cela n’a rien à voir. Je plaidais pour une proposition de nature politique, une Europe beaucoup plus volontaire.

N’y a t-il pas deux poids, deux mesures ? Pourquoi le PS n’a t’il pas rappelé à l’ordre Michel Rocard ou Jack Lang, qui travaillent régulièrement avec Nicolas Sarkozy ?

Il faut distinguer celui qui apporte sa contribution au sein d’une commission - la démocratie, c’est le pluralisme - et celui qui renonce à ses convictions pour un poste ministériel. Cela c’est du débauchage et non de l’ouverture. D’ailleurs ce qui m’intéresse, c’est plutôt la psychologie du "débaucheur", en l’occurrence M. Sarkozy. Elle traduit une conception totalement opportuniste de la politique selon laquelle il suffirait d’insister pour que tout homme de gauche s’enrôle à droite. Je ne suis pas d’accord avec cette vision, à vrai dire assez cynique, qui contredit la notion même d’engagement.

Vous ne croyez pas Sarkozy lorsqu’il explique que sa politique n’est pas de droite ?

Son discours emprunte parfois une terminologie de gauche, mais ses actes principaux, non. En réalité, c’est une égoprésidence, faite pour un petit groupe, pour un réseau d’hyper privilégiés. Prenez "le bouclier fiscal". Grâce à lui 100 personnes possédant plus de 15 millions d’euros perçoivent un chèque annuel du Trésor public de plus d’un million d’euros. En pleine crise, comment l’admettre ?D’une façon générale, M. Sarkozy semble tout ramener à cette seule valeur, l’accumulation d’argent. Une société, ce n’est pas simplement cela. Autre exemple : le texte sur le travail du dimanche...Tout doit devenir marchandise. C’est un attrape-gogos ! Contrairement aux promesses du gouvernement, la loi n’entrainera pas de relance de la consommation, elle ne s’appliquera pas sur la base du volontariat et ne donnera pas lieu à un doublement du salaire par dimanche travaillé.

Et la baisse de la TVA dans la restauration ?

Elle va coûter au contribuable deux milliards et demi d’euros par an. N’y avait-il pas d’autres priorités ? Le gouvernement certifie qu’il y aura des contreparties pour les clients et pour les salariés. Mais chacun se rend compte que cette baisse n’est pas, ou mal, répercutée. Au moment même où, par ailleurs, on réduit la rémunération du Livret A pour des dizaines de millions de petits épargnants. M. Sarkozy est un spécialiste de la communication mais il est injuste pour le présent et il ne prépare pas l’avenir.

Le chef de l’Etat veut pourtant lancer un grand emprunt pour financer les dépenses d’avenir ?

Je croyais que c’était déjà le rôle du budget de la nation ! Voyez l’exemple instructif d’EDF : l’entreprise lance un emprunt auprès des Français, elle récolte 3,5 milliards d’euros, deux jours après son président exige une augmentation des tarifs de 20 % en expliquant que l’entreprise est... trop endettée ! Avec l’emprunt Sarkozy, cela risque d’être la même chose : d’abord un emprunt, coûteux pour les finances publiques, ensuite, après les échéances électorales, l’augmentation des impôts.

Mais que ferait la gauche à sa place ?

Lors de la motion de censure, j’ai cité plusieurs mesures d’urgence : annulation du bouclier fiscal, exonération des cotisations sociales pour les seules entreprises où sont conclus des accords salariaux, fin des suppressions d’emplois à l’école, à l’hôpital et dans la police, meilleure indemnisation-chômage pour les CDD et les intérimaires qui arrivent en fin de droits. Cela permettrait au moins d’amortir la crise, qui va s’amplifier à la rentrée. Plus largement, nous avons besoin de relancer une croissance durable, c’est-à-dire verte et équitable, et d’engager une nouvelle politique européenne volontaire face à la "Chinamérique" qui se profile.

Certains salariés, comme ceux de New Fabris à Châtellerault (Vienne), menacent de faire sauter leur usine. Vous comprenez ?

Je ne cautionne pas mais je comprends. Quand des ouvriers ou des cadres, après des années, sont mis dehors sans perspective de retrouver du travail, sans indemnisation durable, alors que quelques centaines de personnes engrangent, elles, de véritables fortunes, il y a un problème évident !

Après leur percée aux européennes de juin, Europe Ecologie et Daniel Cohn-Bendit menacent-ils le PS ?

Aux européennes, le PS a payé cher ses divisions... Un certain nombre de gens qui ont le coeur à gauche, ont voté pour le Front de gauche ou pour les écologistes afin de ne pas voter socialiste. Au lieu de se diviser, le PS doit réagir, proposer, positiver ! Ce travail a commencé, il faut l’amplifier, en lançant des idées et en évitant de s’envoyer des coups.

Etes-vous favorable à des primaires étendues aux sympathisants de gauche pour désigner le candidat du PS pour la présidentielle ?

Je suis pour que le candidat socialiste soit largement désigné. Mais le PS n’imposera pas son candidat aux autres partis de gauche...

Vous avez été Premier ministre de Mitterrand, que Sarkozy cite souvent. Ca vous agace ?

Mitterrand avait une jolie formule pour ce type de comportement : "ils citent volontiers les socialistes mais seulement... étrangers ou disparus". Beaucoup pensent que la réélection de M. Sarkozy est déjà acquise. Eh bien moi, je suis convaincu qu’il peut être battu en 2012 ! Voici quelqu’un qui s’est fait brillamment élire en promettant monts et merveilles et d’être le président du pouvoir d’achat ; à mi mandat, le voilà recordman des déficits, des inégalités, du chômage et de l’insécurité. Sans parler de sa main-mise sur les médias, dont on a vu la traduction caricaturale cette semaine (le 13 juillet sur France 5 et le 14 juillet sur France 2 NDLR) ! S’ajoute maintenant, paraît-il, une affaire de sondages complaisamment publiés mais plus ou moins payés par l’Elysée ! Franchement, il n’y a pas lieu de se moquer de M. Berlusconi... Je me fais une autre idée de la fonction présidentielle, de l’autorité morale qu’elle devrait comporter, du sérieux et de la profondeur de vues qu’elle requiert.

Propos recueillis par Frédéric Gerschel et Nathalie Schuck

Commentaires

J'ai voté front de gauche aux dernières Elections Européennes, après avoir voté Ségolène Royal au premier tour de la Présidentielle pour éviter le naufrage de 2002 (puis au second, malgré un agacement certain....) . Il y a actuellement au PS un seul candidat à même de rassembler la gauche et battre SARKOZY en 2012...Je suis persuadé qu'il s'agit de L. FABIUS . Mais auparavant il faudra faire taire les égos de chacun des quadras qui gesticulent depuis quelques années butinant parfois à gauche, au centre, voire à droite. Ce qui en l'occurrence prouve encore la mollesse de leurs convictions. Il faut une gauche forte qui mène une politique de gauche. Laurent Fabius peut l'incarner et la transcender. Après une longue carrière parfois cahotique, il semble avoir mûri. Quoi qu'il arrive, espérons que le PS ne va pas tomber dans le piège des sondages qui voudrait imposer un homme qui semble vouloir écrire l'histoire avec son sexe (rires...), comme il est tombé en 2006 dans celui d'une Madonne qui était la seule à ne pas pouvoir battre SARKOZY. je pense qu'elle n'a pas démérité, mais qu'elle n'était pas prête à assumer pleinement ce combat .

Ecrit par : barovin | 20.07.2009

On ne peut nier l'intelligence de l'homme. Bon il y a son côté "Janson-de-Sailly" qui peut être énervant.
Je note quand même qu'il est député de la 4ème circ du 76 depuis plus de 30 ans ... bonjour le cumul dans la durée et la place à la jeune garde !
Je note également que quand il n'est pas d'accord avec la majorité du parti, c'est différent. Laurent Fabius est Laurent Fabius et le PS n'a qu'à se ranger aux opinions de Laurent Fabius ...
@barovin, j'ai bien pensé à quelques vulgarités ... moi je les ai pensées et ne les écrirai pas. Quant à faire taire les égos qui contesteraient la légitimité de Laurent Fabius, je ne vois qu'un bon vieux procès collectif avec séance d'autocritique (ça revient à la mode).

Ecrit par : Pascal Schmitt | 04.08.2009

et une fois dit tout cela qui sent bon la feraternité, qu'est-ce qu'on fait ?

Ecrit par : Auguste me clown blanc | 04.08.2009

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