03.12.2008

Le Parti de Gauche ou les limites d’un die Linke à la française ?

 

  

  

Après avoir quitté le Parti Socialiste, Jean-Luc Mélenchon et Marc Dolez ont annoncé la création du Parti de Gauche, qui se veut une réplique française de die Linke. Quand on observe la scène politique allemande, on comprend bien pourquoi ce modèle est attractif et peut constituer une source d’inspiration pour nos socialistes en rupture de ban.

 

Die Linke, formation créée par l’union de dissidents du SPD et le PDS (les communistes est-allemands) s’est en effet bien enraciné dans la vie politique outre-Rhin. Ce nouveau parti est présent dans les parlements des 6 Landër de l'est et parfois même dans leur gouvernement en coalition avec le SPD. Il a également réussi une percée à l'ouest où il a franchi la barre des 5 % (commandant l'accès aux parlements régionaux) dans plusieurs Länder (Hesse, Hambourg, Basse-Saxe), ratant de peu récemment ces 5% dans la très conservatrice Bavière mais devançant d’après les enquêtes le SPD en Sarre, où des élections auront lieu l’année prochaine. Au plan national, cette formation est créditée de bons scores dans les sondages (entre 10 et 12 % actuellement).

 

Mais le contexte politique et les forces en présence à gauche diffèrent sensiblement de part et d'autre du Rhin et la configuration apparaît somme toute moins favorable en France. Die Linke est aujourd'hui dirigée par Oskar Lafontaine, personnalité politique très connue en Allemagne (il a été pendant de longues années Ministre-Président du Land de Sarre, et a joué un rôle de premier plan en animant l'aile gauche du SPD national). En dépit de leur mandat, le poids politique de Marc Dolez et Jean-Luc Mélenchon ne peut donc pas être comparé avec celui de Lafontaine, qui sert de locomotive médiatique à ce parti.

Par ailleurs, le PDS a fourni les gros bataillons militants et électoraux de die Linke. Or le parti communiste disposait d'une puissance électorale importante à l'est de l'Allemagne. A cette force électorale, il faut ajouter des militants en rupture du SPD à l'ouest ainsi que de nombreux syndicalistes. Les forces sur lesquelles peuvent s'appuyer aujourd'hui Dolez et Mélenchon sont beaucoup plus limitées.

Certes la motion Hamon qu’ils soutenaient a recueilli près de 19 % des voix lors du vote interne au PS mais tous ces militants ne suivront pas les démissionnaires. Et lorsqu'il présenta une motion ("Forces militantes") lors du congrès du Mans en 2005, Dolez, bien que premier fédéral de la puissante fédération du Nord, n'obtint que 4,5 %. Et si PRS, l’organisation de Mélenchon, fut très active et visible lors du référendum sur la constitution européenne, elle ne compterait qu’assez peu d'adhérents.

 

Pour pallier ces difficultés, Mélenchon et Dolez ont annoncé une alliance avec le PC en vue des européennes. On rappellera que ce parti a connu de nombreux revers électoraux, qu'il est aujourd'hui profondément divisé (en témoignent les résultats des dernières élections internes) et qu'il perd des adhérents. Son influence électorale ne peut être comparée à celle de son parti frère allemand. En transposant en France l'influence du PDS dans les régions déshéritées et industrieuses de l'ancienne RDA, cela équivaudrait à un PC obtenant entre 25 et 30 % dans un ensemble regroupant Nord-Pas de Calais, Picardie, Haute-Normandie et Champagne-Ardennes... En dépit de cet affaiblissement, étant donné le poids comparé du PC et du Parti de gauche en terme de militants et d'élus, il y a fort à parier que les dissidents socialistes ne joueront pas les premiers rôles dans ce « front commun ».

 

Enfin, si die Linke connaît aujourd'hui des succès en Allemagne, cela ne tient pas uniquement à la personnalité de ses leaders ou à la puissance militante des organisations qui l'ont cofondée. Le contexte politique y est différent du nôtre : l'extrême-gauche y est inexistante électoralement (le score de Besancenot et sa forte présence constituent une forte concurrence) et en Allemagne, la  

critique dénonçant un recentrage des socialistes porte davantage et cela pour des raisons objectives.

Le SPD est actuellement engagé dans une grande coalition avec la CDU et mène une politique de réformes. Ce virage social-libéral fut pris il y a un certain nombre d'années maintenant. Durant l'ère Schröder, le SPD, à la tête d'une coalition avec les Verts réforma profondément le modèle social et les bases de l'état-providence notamment avec les réformes Harz (du nom du DRH de Volkswagen qui en fut l'inspirateur), aujourd'hui fortement décriées à gauche et par les syndicats.

Si le libéral-socialisme est également dénoncé en France, il n'en demeure pas moins que le PS reste aujourd'hui (et notamment avec le gauchissement des discours suite à la crise financière) idéologiquement plus à gauche que le SPD.

Concurrencée par une extrême-gauche conquérante et un PS à la direction « gauchisée », la déclinaison française de die Linke jouira donc d’un espace politique plus restreint que sa consoeur germanique même si son discours peut rencontrer un certain écho auprès d’électeurs de gauche démoralisés par la crise du PS et radicalisés par la poursuite des réformes sarkozystes.

 

 

 

 

Jérôme Fourquet

Directeur Adjoint du Département Opinion et Stratégies d’entreprise

de l’Ifop

 

Novembre 2008.

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