07.02.2010
"Les Iraniens n'aspirent pas à un renversement du régime"
Jean-Pierre Digard : "Les Iraniens n'aspirent pas à un renversement du régime"
Jean-Pierre Digard est directeur de recherche au CNRS. Cet ethnologue de formation, qui parle le persan, est l'un des plus grands spécialistes français de l'Iran.
Il est, avec Bernard Hourcade et Yann Richard, l'auteur de l'incontournable « L'Iran au XXème siècle : Entre nationalisme, islam et mondialisation » (éditions FAYARD).
Pour lefigaro.fr, il revient sur le mouvement de protestation qui dure depuis plus de 7 mois.
Y-a-t-il des similitudes entre les événements actuels et la révolution de 1979 ?
Je vois deux différences principales. Pour l'heure, les manifestants n'aspirent pas, à l'époque, un renversement du régime. De plus, ce qui fait défaut à l'opposition actuelle, c'est un leader et une vraie structure. En même temps, l'accès à l'Internet facilite l'autogestion du mouvement. En 1979, les cassettes de Khomeiny étaient diffusées via les réseaux religieux. Aujourd'hui, il n'y a plus besoin de relais institutionnels.
On assiste à une double radicalisation : au sein du pouvoir et chez les opposants. Quels sont les scénarios possibles ?
Certains opposants craignent de voir le système chavirer vers la dictature militaire, avec le rôle croissant des Gardiens de la révolution, l'armée idéologique du régime. En même temps, la crise a révélé des dissensions entre l'école jusqu'au-boutiste, proches des fondamentalistes de la tendance hojjatiyé et ceux qu'on appelle les khomeynistes. Elles pourraient s'exacerber, faute de compromis. Mais de nombreuses questions restent en suspens, notamment celle du rôle de l'armée régulière, restée jusqu'ici à l'écart. En 1979, son ralliement à l'opposition avait contribué à la chute du Chah. Si le pouvoir actuel lui demandait de tirer sur la foule, et qu'elle désobéissait, le régime serait en péril. Mais si elle accepte d'intervenir, ça peut exaspérer les foules et grossir les rangs des protestataires, comme cela peut créer un climat de terreur menant à l'étouffement du mouvement. A ce stade, toutes les options sont encore possibles. Rien n'est joué, ni dans un sens, ni dans l'autre. En plus, il y a encore de nombreuses échéances qui attendent le mouvement de contestation, comme le 22 Bahman (11 février), date anniversaire de la révolution, ou encore le nouvel an iranien (21 mars).
Comment expliquer la détermination actuelle des protestataires, malgré la répression ?
L'Iran, ce n'est pas l'Afghanistan. Sa société est éduquée et cultivée. Les vraies luttes politiques remontent au 19ème siècle. N'oublions pas que c'est le pays du Moyen-Orient qui a le plus ancien parti communiste... En regardant un film comme les Chats persans, de Bahman Ghobadi (sur les groupes de musique underground iraniens), on peut penser que les jeunes Iraniens ne pensent qu'à s'éclater. Mais cela ne veut pas dire que le jour où il y a un problème, les gens s'en fichent.
Sept mois après le début de la contestation, quel bilan faites-vous du mouvement de protestation ?
La situation actuelle est porteuse de nombreuses incertitudes. Etant données les limitations actuelles imposées à la presse et aux chercheurs, les enquêtes de terrain font défaut. Faute de pouvoir dresser des conclusions, je dirais que nous nous trouvons face à quatre interrogations principales :
1- Ahmadinejad aurait-il remporté l'élection, sans fraude électorale ? Selon une récente étude américaine, la triche a certes été grossière, mais Ahmadinejad aurait eu des chances de l'emporter de justesse si les bulletins avaient été comptés.
2 - Aujourd'hui, le débat sur l'illégitimité de la réélection d'Ahmadinejad est dépassé par celui sur la violence de la répression. Du coup, en cas de réorganisation du scrutin, comme le réclament les opposants, les élections ne seront pas représentatives des attentes qu'avaient les Iraniens en juin dernier. D'où une seconde question : qui sont ceux qui composent aujourd'hui le mouvement vert ? Comment a-t-il évolué ? Qui sont ses nouveaux adhérents ? De quelles classes politiques et sociales sont-ils issus ?
3 - On parle de fissures au sein de l'appareil d'Etat. Le fameux « vahdat e kalame » (l'unité de parole ou esprit de corps) est brisé. On l'a vu au cours de ces derniers mois : de nombreuses éminences religieuses, telles que Rafsandjani, Khatami, ou feu l'ayatollah Montazeri sont montées au créneau. A tel point que certains ont même imaginé que Rafsandjani, qui se trouve à la tête de deux importantes institutions - dont l'Assemblée des Experts - , aurait peut-être les moyens d'encourager à une destitution du guide suprême. Que va-t-il sortir de tout ça ?
4 - Des rumeurs ont circulé sur des divisions internes aux Gardiens de la révolution. Mais ils semblent, pour l'heure, soudés. Certains d'entre eux pourraient-ils basculer du côté de l'opposition si la répression se radicalise ?
22:39 Publié dans Iran | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
07.01.2010
Notre rêve, c’est celui de la fraternité
Discours de Martine Aubry au congrès du PSE
Cher Poul Rasmussen, cher Jiri Paroubek, un mot pour dire que vingt ans après la Révolution de velours, cinq ans après l’entrée de la République tchèque dans l’Union européenne nous sommes heureux de nous retrouver ici à Prague en espérant trouver un nouveau départ pour notre Parti socialiste européen. Poul l’a dit, autant se dire les choses, nous ne sommes pas dans une forme formidable et nous sommes, y compris, à gauche, en concurrence avec un certain nombre de partis voire même à droite, avec des partis nationalistes ou populistes.
Nos élections n’ont pas été gagnées, sauf, et il faut les saluer, en Grèce et au Portugal et nous sommes bien faibles au Parlement européen.
Ma conviction, c’est qu’aujourd’hui, on attend beaucoup de nous. Et peut-être que devant cette crise qui est une crise globale, il faut une réponse globale. J’ai vraiment la conviction que nous avons trop souvent accompagné le mouvement peut-être parfois été attirés par une pseudo modernité du tout marché, de la finance… Et que nous n’avons pas été à la hauteur des attentes. Nous n’avons pas, je crois, porté les valeurs que l’on attendait de nous, pour répondre aux défis de la mondialisation, du défi démographique, du défi technologique et aussi de cette montée incroyable des inégalités dans le monde.
La réponse que nous devons avoir, est une réponse de fond. Une réponse qui fait appel à nos valeurs et à nos idées.
Je crois que les citoyens savent que nous avons été à l’origine de l’Etat-Providence, que nous portons le progrès. Mais ils ne nous croient pas crédibles pour porter ces nouvelles réponses, qui sont devant nous. Il faut un nouveau modèle. Un nouveau modèle économique, social et durable. Remettre l’économie devant la finance alors même que cette folie arrive, que les bonus et les profits des banques reviennent, alors que l’économie réelle ne va pas, il faut taxer les transactions financières pour financer notre Etat-providence.
Il faut aussi mettre le durable en avant au lieu du jetable. Il y a une économie verte à inventer, des millions d’emplois à créer… Et puis il faut remettre le bien être avant le tout avoir et j’aimerais que nous ayons dans nos différents pays un débat avec nos concitoyens sur ce que nous voulons mettre dans l’éducation, dans la santé, dans le logement et pas seulement dans l’acquisition des biens matériels. Il faut un Etat stratège, plus fort, un Etat qui prépare l’avenir, la recherche, l’innovation, mais aussi partout en Europe, un Etat capable d’accompagner la mutation écologique de nos industries, la mutation numérique de nos services et la mutation biologique de notre agriculture.
Pour avancer vers ce modèle social que nous voulons et pour le financer, il faut penser à de nouveaux droits. Cette sécurité sociale tout au long de la vie qui permet à chacun de progresser.
Nos partis doivent retrouver un autre lien avec les populations. La mondialisation, l’éclatement du salariat, l’augmentation de la formation de nos concitoyens ont conduit à un individualisme croissant et à un éclatement des solidarités collectives. Nous avons à nous réconcilier avec ceux qui hier nous ont portés au pouvoir : d’abord le salariat – avec son action collective, celui du syndicalisme, du mouvement associatif. Aujourd’hui, nous devons étendre cette base. Le salariat, mais aussi les commerçants, les artisans, les vrais créateurs, les patrons des petites et moyennes entreprises, qui ont besoin de venir avec nous. Il nous faut repenser ce lien avec la société réelle.
Derrière ces biens collectifs et ces protections collectives que nous avons voulu mettre en place partout, il nous faut penser à l’individu. Il nous faut personnaliser les réponses. Il nous faut prendre chaque enfant avec ses atouts et avec ses besoins. Il nous faut accompagner chaque personne âgée, jusqu’au bout du chemin.
Tout cela pour dire que nos réponses ne doivent pas être celles d’hier. Nous avons un immense travail à accomplir pour être à la hauteur des réponses à apporter face à la mondialisation, pour être à la hauteur de ce nouveau modèle, économique, social et durable, mais aussi pour être à la hauteur des nouveaux liens que nous avons à créer avec la société. Pour cela il nous faut des partis socialistes forts au niveau national, mais il nous faut aussi un modèle qui va du local au global et il faut un PSE capable de porter un autre modèle vers le monde. C’est la nouvelle donne. Ne nous tournons pas vers le passé. N’ayons pas peur d’innover. Nos valeurs n’ont jamais autant d’actualité, alors soyons à la hauteur.
Dans le fond, on a besoin d’un Parti socialiste européen. Nous sommes plutôt aujourd’hui une fédération de partis socialistes nationaux qu’un véritable Parti socialiste européen. Nous avons été nombreux à le dire : il nous faudra, et le traité de Lisbonne le permet, un candidat à la Présidence de la prochaine commission européenne, mais cela ne suffira pas. Nous devons travailler ensemble.
Nous allons finalement sortir de la crise. Certains reviendront peut-être vers le projet d’une moins grande de régulation financière, d’autres reviendront peut-être vers un atlantisme plus fort que la politique européenne. Il nous faut au contraire un projet porteur de valeurs et ces valeurs nous les croyons universelles. Il faut ancrer le PSE dans nos sociétés et bâtir aujourd’hui pour nos concitoyens, le récit de ce changement, le récit de la construction d’une société progressiste.
Les Français et les Européens doutent et la droite utilise toujours les mêmes ressorts : la peur. Si Martin Luther King avait dit « I have a nightmare » et non pas « I have a dream », il ne se serait rien passé. La droite porte aujourd’hui la peur, le cauchemar de la planète qui va mal et celui de la crise, mais elle ne porte pas le rêve de la régulation financière ou le rêve d’une économie verte. La droit porte le cauchemar de l’insécurité, de l’échec scolaire, des salaires trop hauts pour une minorité ; elle ne porte pas, comme nous devons le faire, le rêve de services publics efficaces, d’une autre redistribution des revenus chez nous et dans le monde. La droite porte cette peur infiniment plus grave, celle du nationalisme, celle qui ne voulait pas, parfois, de l’élargissement alors que nous, nous voulons un élargissement vers toute l’Europe, vers tous ceux qui portent nos valeurs et elle regarde les immigrés comme la cause de nos difficultés au lieu de regarder ses propres errements.
Nous voulons porter autre chose. Notre rêve, c’est celui de la fraternité. Nos valeurs sont celles de l’égalité, de la justice, de la liberté, de la laïcité. C’est bien à ce niveau que nous devons nous situer pour aborder l’avenir. Il ne s’agit pas de savoir s’il faut aller plus au centre ou plus à gauche, mais de savoir où sont nos valeurs. Où sont les réponses d’aujourd’hui qui portent l’égalité sans laquelle il n’y a pas de liberté, qui portent la solidarité et la fraternité qui sont universelles. Et pour cela je propose de conclure un pacte pour que chacun de nos partis avance vers le Parti socialiste européen. Reconstruisons un modèle économique social et durable car la droite ne portera pas l’espoir ni vis-à-vis de l’Europe, ni vis-à-vis du Sud qui attend ces cent dix milliards d’euros pour sortir de la crise. Retrouvons l’universalisme de notre identité socialiste et alors, notre aspiration à un monde plus juste ne sera plus un rêve, mais l’espoir concret que nous serons capables d’apporter à nos concitoyens.
12:18 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
03.01.2010
La fuite en avant de Téhéran
L'année 2010 verra-t-elle la chute du régime des mollahs iraniens ? Trente et un ans après son avènement, il est pris en tenaille entre une opinion publique de plus en plus frondeuse et une communauté internationale qui veut profiter de cette déstabilisation intérieure. Jamais le pouvoir à Téhéran n'aura été aussi vulnérable.
Son dernier coup de dés, ce week-end, dans les interminables négociations sur le nucléaire s'apparente à une fuite en avant. La République islamique refuse de se soumettre aux conditions posées par les Occidentaux pour enrichir son uranium. Elle menace donc ces derniers de produire elle-même son combustible si aucun terrain d'entente n'est trouvé d'ici à un mois.
Les ambitions nucléaires de l'Iran sont-elles réellement civiles ou, plus vraisemblablement, militaires ? En tout état de cause, Téhéran se sert de ce sujet pour tenter de mobiliser la population derrière lui contre ces « étrangers » qui lui refusent le droit de se moderniser.
Ce pari trahit une grande fébrilité. Certes, même en rébellion contre le régime, les Iraniens dans leur majorité entendent voir leur pays peser d'un poids certain sur le plan international, notamment au sein d'une région dominée par les nations arabes et où figure l'État hébreu, doté de la bombe. Mais leur préoccupation n'est pas celle-là aujourd'hui. Le mouvement se radicalise, gagne les campagnes. Il n'est pas seulement la contestation d'une élection présidentielle volée en juin. Il est le combat pour la liberté, contre les mollahs.
Barack Obama, Nicolas Sarkozy et les autres Occidentaux le savent, qui vont évidemment rejeter l'ultimatum iranien. Et étudier l'adoption de sanctions courant janvier. En évitant de pénaliser la population - un embargo total sur l'essence est improbable - pour, au contraire, fragiliser un peu plus le pouvoir. Notamment les gardiens de la révolution, bras armé des mollahs. Ces mesures pourraient viser le secteur bancaire et celui de l'assurance.
À l'inverse de George Bush, qui refusait le dialogue avec la République islamique, Barack Obama lui a ostensiblement tendu la main. Téhéran n'en ayant pas voulu, le président américain peut plus facilement durcir le ton. Peut-être était-ce la bonne stratégie pour convaincre, s'il en était besoin, les Iraniens qu'ils n'ont rien à attendre de leurs actuels dirigeants.
http://blog.lefigaro.fr/threard/2010/01/la-fuite-en-avant...
20:08 Publié dans Iran | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

